L'Europe du quotidien

Une religion pour l’Europe ?

No ! L’Europe n’a pas besoin d’une religion pour exister, comme il n’est pas nécessaire d’être religieux pour faire du bien ou distinguer le bien du mal. Il n’est pas nécessaire de se refaire à une religion qui a longtemps existée en tant qu’unique religion d’état en Europe, et ça non pas par choix libre du peuple européen mais elle a été longtemps imposée par des criminels en soutane, complices de régimes autoritaires, au coup de tribunaux d’inquisition, de tortures et des buchers. Ceux qui veulent inscrire les racines judéo-chrétiennes dans les traités européens, semblent oublier qu’un des véritables fondements de notre civilisation est la liberté religieuse et de conscience et non pas la religion en tant que telle. Ce qu’on peut lire dans le préambule actuel du Traité sur l’Union Européenne est suffisant.

Les religions du « livre » (si l’on prend à la lettre ce « livre »), se réfèrent toutes à un créateur et donc à une origine commune de l’humanité. Comment justifier alors cette haine, cette intolérance de l’autre, ou dans le meilleur de cas, cette hautaineté, qui se manifestent dans toutes ces communautés religieuses, si au fond nous appartenons tous à la même grande famille et partageons un destin commun sur cette planète? Au nom de quoi une « vérité révélée » serait plus vraie qu’une autre ? Comme pour l’identité nationale, l’appartenance à une religion plutôt qu’à une autre est le fruit du hasard, étant donné la rareté des convertis à l’âge adulte. Un « bon chrétien » qui serait né et élevé à Téhéran dans une famille musulmane sera un « bon musulman », comme un « bon juif » né et élevé à Calcutta dans une famille indienne, sera un « bon hindou ». Il ne s’agit pas de faire du relativisme ou du syncrétisme religieux. Il s’agit d’enlever à chaque religion ses aspects les plus doctrinaires et sectaires, fruits d’interprétations obsessionnelles de religieux ou de dérives ultra intégristes, pour la reconduire au message commun qui est le respect de l’autre. La place des rites, des signes, des prescriptions doit rester confinée au domaine de l’intime et dans la sphère du lieu de culte, garantissant ainsi la véritable laïcité, grande conquête du monde moderne occidental.

(c) Combo

Les religions, comme d’ailleurs la globalisation, n’ont pas atteint leur objectif d’établir un « nouvel ordre mondial » capable d’apporter une redistribution équitable des richesses, de faire face aux défis planétaires tels que la famine, les maladies, la protection de l’environnement. Identité nationale, appartenance religieuse, nostalgie d’un passé le plus souvent idéalisé, monnaie nationale considérée comme un refuge (lorsqu’elle serait plutôt une proie encore plus facile pour la spéculation mondiale) sont érigées en murs pour se protéger d’un ennemi invisible voire inexistant. À cela s’ajoute la construction de murs de protection aux frontières, murs qui n’ont jamais permis d’arrêter quiconque mais qui trahissent la réalité des murs qui sont en train de se construire à l’intérieur de beaucoup d’esprits et qui répondent aux noms d’intolérance, de racisme et de haine.

À ceux qui disent que l’Europe serait « dénégation » car « elle refuse de reconnaître une part de son identité, dans la mesure où dans la discussion sur sa propre identité elle met à l’écart les termes « chrétien » ou « christianisme », devenus de véritables tabous » (v. J.H. Weiler, L’Europe chrétienne ?, Les éditions du Cerf, 2007), une réponse simple et directe : aucune dénégation plutôt au contraire le terme correct est « délivrance ». La chrétienté, comme d’ailleurs la judéité, l’islam ou l’hindouisme pour ne pas citer que les religions les plus reparties, n’ont jamais prôné la liberté de culte, elles ne se sont pas imposées par libre choix. Elles ont toujours opéré comme instruments du pouvoir en place réprimant toute autre religion ou l’athéisme considérés comme des ennemis. S’identifier dans l’instrument de torture ou de constriction tombe plutôt dans ce phénomène pour lequel les psychiatres utilisent le terme de « syndrome de Stockholm ».  L’idée d’une « Europe chrétienne » ressemble à celle de former un club exclusif et nécessairement confessionnel qui ne respecte pas tous ses citoyens de la même façon : croyants et non-croyants, chrétiens et non-chrétiens. Grace au noble héritage que sont les Lumières, l’Europe s’est débarrassée du carcan hypocrite et faux moralisateur des religions d’états et du pouvoir clérical qui, bible à la main, n’hésitait pas à bénir croisades, guerres, lynchages, tortures, racisme, exterminations, génocides, colonisations…au nom d’une présumée supériorité de civilisation. Il est temps pour l’Europe d’oublier ce passé immonde sans peur ni embarras car aucune punition divine ou ex-communion terrestre pourra la sanctionner.

Ça ne mérite que le titre de délire juridique les projets de vouloir introduire des références religieuses dans les traités fondateurs de l’Union européenne. Le dernier en date (https://www.davidengels.be/preamble) propose de fonder une union basée non plus sur les valeurs fondamentaux consacrés par la Charte des droit fondamentaux mais  tout l’effort des pères fondateurs serait réduits à  «  une politique extérieure coordonnée, la protection des frontières européennes, la lutte contre le crime, l’extension de l’infrastructure de mobilité paneuropéenne, la coordination des normes et règles, l’accès aux ressources naturelles et stratégiques, la coopération dans le domaine de la formation et de la recherche ainsi que la mise à disponibilité des fonds nécessaires à ces fins ». Dans d’autres termes cela ne serait qu’une union de purs intérêts et, dans l’optique de l’état commanditaire du préambule, une union « argentière » qui met juste à disposition les sous pour cela sans trop pinailler sur les valeurs. Ciment de cette « union d’intérêt » seraient « la tradition vétérotestamentaire, la pensée grecque, l’art politique romain, la révélation chrétienne et l’héritage des peuples romans, germaniques et slaves, [culture qui] vit le jour de manière institutionnalisée depuis la formation de la souveraineté spirituelle de l’Église et de l’autorité politique de la dignité impériale rénovée en 800. » Dans un crescendo apocalyptique, « Nous, les Européens, nous engageons devant Dieu et notre propre conscience… de poursuivre comme véritable mission de notre communauté la sauvegarde de notre legs spirituel [à cote du patrimoine immatériel de l’humanité…n.d.r.] …de tolérer toutes les convictions religieuses et philosophiques concordantes [et les non concordantes ? n.d.r.] avec notre manière habituelle de vivre [le fameux «European way of living » n.d.r.] … de considérer et protéger la vie humaine dans toutes ses stades d’évolution et d’âge [adieu avortement, procréation assistée, cellules souches et staminales…] ainsi que sa dignité et son individualité unique comme le plus haut des biens qui nous ont été confiés [par qui ? n.d.r.] … de regarder la famille naturelle, qui résulte de l’union entre l’homme et la femme et la naissance d’enfants [adieu au mariage pour tous et aux couples égoïstement ou naturellement stériles n.d.r.] … de garantir l’égalité entre l’homme et la femme devant la loi ainsi que les qualités, droits et devoirs particuliers associés aux sexes selon leur constitution naturelle [dieu les a fait différents, il y  aura une raison…n.d.r.] … d’éduquer nos descendants à la fois dans l’esprit des traditions et trésors qui nous ont été légués [vive la culture, n.d.r.] …de vouloir vivre en paix et harmonie avec nos voisins et tous les autres peuples de cette terre, particulièrement ceux avec lesquels nous sommes unis par des expériences positives et un patrimoine historique commun [et on ne mettera pas de « like » à ceux avec qui on a des « expériences négatives », n.d.r.], …de prendre au sérieux notre responsabilité pour notre environnement … dans le sens … d’une interaction moralement responsable avec tous les êtres animés [une touche new âge ou animiste finale…, n.d.r.]. »

Ce projet n’est pas, en revanche, autant inquiétant que l’argumentaire développé au cours de la procédure contentieuse de l’affaire OGM Commission c/ Pologne (v. Arrêt CJUE, 16 juillet 2009, Commission c/ Pologne, aff. C-165/08, Rec. 2009 I-06843) : « D’une part, est invoquée la circonstance qu’il est notoire que la société polonaise attache une importance fondamentale aux valeurs chrétiennes et catholiques. D’autre part, la République de Pologne souligne que les partis politiques bénéficiant d’une majorité au sein du Parlement polonais à l’époque de l’adoption des dispositions nationales litigieuses se revendiquaient précisément d’une appartenance à de telles valeurs. Dans ces conditions, il est, selon ledit État membre, raisonnable de considérer que les députés qui, en règle générale, ne disposent pas d’une formation scientifique sont davantage susceptibles d’être influencés par les conceptions religieuses ou éthiques qui les guident ainsi généralement dans leur action politique plutôt que par d’autres considérations notamment liées à des appréciations scientifiquement complexes afférentes à la protection de l’environnement ou de la santé publique  [souligné par nous]».

Galileo Galilei davanti al Tribunale dell’Inquisizione, 1857, Cristiano Banti, Coll. Dott. Alberto Marri, Palazzo Foresti, Carpi (Modena), Italia

Ainsi des années d’obscurantisme religieux en matière scientifique peuvent refaire surface même après le mea culpa de l’Église catholique, consciente de la persécution de Galileo. Dans un discours prononcé devant la session plénière de l’Académie pontificale des sciences du 31 octobre 1992, le pape Jean-Paul II reconnaît que « une tragique incompréhension réciproque a été interprétée comme le reflet d’une opposition constitutive entre science et foi. Les élucidations apportées par les récentes études historiques nous permettent d’affirmer que ce douloureux malentendu [souligné par nous] appartient désormais au passé » (v. http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/speeches/1992/october/documents/hf_jp-ii_spe_19921031_accademia-scienze.html). C’était juste 359 années après le procès à Galileo!

Au contraire des affirmations polonaises, la « présomption générale » dans le droit de l’Union est celle de la primauté de la raison et de la science sur la religion et les convictions dans la protection d’objectifs d’intérêt général reconnus par l’Union et des droits et libertés fondamentales.